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Michel Rolland, l’Œnologie métamorphosée

Frédéric Lot

Frédéric Lot

Editorialiste pour Wine BHM

« le terrain réveille, bouscule, éclaire et l’on se doit d’en exploiter les promesses. » M. Rolland

E n disparaissant subitement à l’âge de 78 ans, à l’orée du printemps, l’œnologue libournais Michel Rolland, laisse un gigantesque vide au sein de la famille du vin. Par le parcours édifiant de cette personnalité qui ne laissa jamais indifférente, son audace, sa vision, son omniprésence, son intelligence tout-terrain et sa contribution capitale à la vitiviniculture bordelaise et internationale, Michel Rolland demeurera ad vitam aeternam cette figure iconique qui fit sortir de sa zone de confort le vignoble de Bordeaux (mais pas seulement).

Apprendre la disparition de Michel Rolland est un véritable bouleversement. Ce 20 mars 2026, à la stupeur et l’incompréhension générales en réaction d’une vie stoppée nette en plein élan (Michel n’avait que 78 ans et 52 millésimes bordelais à son actif) viennent ensuite le temps de l’acceptation et le besoin d’exprimer des marques de respects. L’omniprésence internationale de Michel Rolland, dans le secteur des vins et spiritueux, sur cette piste du vin qu’il négocia tout schuss toute sa vie, a déclenché une avalanche d’hommages.

Leader et fédérateur de toutes les énergies du vin

L’œnologue-consultant, bien plus les pieds sur terre que ce que sa légende de « flying winemaker » ne laissait supposer, tire bien trop tôt sa révérence sur la scène internationale du vin. Le vigneron (Michel l’était en vrai) et l’œnologue-conseil le plus emblématique de sa génération, mondialement connu, fervent partisan d’une œnologie plus « moderne » qu’il ne manquera pas de réinventer en plus de cinquante ans de carrière, est allé retrouver d’autres illustres figures au Panthéon du vin. Avec sa disparition, ce boulimique de travail qui mena son existence tambour battant - lui qui a vécu à 200 à l’heure – laisse désormais, dans son œuvre magistrale, comme un goût d’inachevé.

Nous étions nombreux pour lui rendre un dernier hommage ce vendredi 27 mars sur sa terre natale. Une foule compacte satura vite la petite église Saint Jean de Pomerol pour assister à une émouvante cérémonie orchestrée par le Frère Dominicain, Corentin Pezet. Par la teneur de ses obsèques, Michel prouva jusqu’au bout qu’il aura été toute sa vie ce leader, ce rassembleur, ce fédérateur de toutes les énergies positives du vin.

Une absence sans déshérence

Un chapitre capital et fondateur d’une certaine approche du vin, par l’énorme contribution qui fut la sienne, se tourne. Mais ces pages écrites de la plume de ce romancier du vin, nourries des actions cardinales du grand œnologue qu’il fut vers cette quête absolue de l’excellence du raisin (donc du grand vin), constituent un grand chapitre, que le départ inattendu de Michel ne saurait clôturer. Non ! malgré les apparences, Michel n’a pas fait claquer le heurtoir. Son départ n’est ni un « clap de fin », ni l’annonce de toutes les scènes bouclées : d’autres captations sont encore à concrétiser. Le film n’est pas achevé. L’approche méthodologique de Michel (son héritage) ne demande qu’à se démultiplier à l’infini. Dans l’incarnation en question, difficile de ne pas d’emblée penser à l’ingénieur agronome, Julien Viaud (et ses équipes). Ce collaborateur de longue date de Michel et de Dany, au sein du laboratoire Rolland & Conseils - travaillant auprès d’eux depuis 2006 -, a la confiance absolue de la famille. Le cas est similaire pour deux autres collaborateurs du site à Catusseau. Si cette nouvelle génération apporte du sang neuf, rappelons qu’en la matière, Michel n’en a jamais été exsangue durant toute sa carrière. Mais de nouveaux défis attendent ces œnologues-consultants. Et si l’œnologie doit sans cesse se réinventer, Rolland & Conseils ne s’écartera jamais du principe immuable instauré et défendu par Michel. Un principe fondateur qui est l’une des signatures de Michel et qui l’inscrivit d’emblée dans une forte modernité : son axiome de la juste maturité des raisins avec des baies saines et mûres.

Pour opérer cette mue au sein du laboratoire (devenu Rolland & Associés en mai 2020), Dany, Michel et Stéphanie Rolland avaient cédé 60% de leurs parts à Jean-Philippe Fort, Julien Viaud et Mikael Laizet (trois des plus proches collaborateurs du laboratoire dont les signatures se retrouvent notamment dans plus de 200 vins présentés chaque année dans Les Clés de châteaux). La transmission de la « méthode Rolland » et la passation (pour les compétences techniques, la gestion des dossiers clients comme du laboratoire) avaient donc bel et bien été déjà cimentées. Depuis cette date, c’est Stéphanie (fille aînée du couple Rolland, par ailleurs directrice administrative et financière) et Julien Viaud qui assurent à quatre mains la gestion du vaisseau amiral. En 2020, Michel avait effectivement souhaité lever légèrement le pied, tout en manifestant le désir de s’impliquer personnellement encore dans quelques propriétés bordelaises, américaines et sud-américaines.

Aujourd’hui, si l’absence de Michel reste comme une plaie béante loin d’avoir entamé son processus de cicatrisation, le regard tourné vers demain nous montre que le livre exaltant et passionnant de la viticulture et de la science du vin, à Bordeaux comme à travers le monde, est loin d’être refermé. Il continuera à s’écrire pour que production et mise en marché relèvent toujours plus les grands défis. Ces enjeux sont à la fois situés sur l’opérationnel (la digitalisation du secteur), sur l’économie (la sortie de crise, la reconquête, l’acquisition de nouveaux marchés, redonner aux consommateurs l’envie de consommer du vin), enfin et plus que jamais sur la question environnementale (les solutions pour composer avec le réchauffement climatique tout en luttant pour l’avenir du goût de l’identité des terroirs, pour l’expression singulière de chaque vin de lieux).

La métamorphose de l’œnologie

Qui était Michel Rolland ? Un exceptionnel goûteur, marathonien de la dégustation couplé d’une mémoire forçant le respect. Michel était à l’œnologie (et au consulting vin) ce que Truffaut, Godard ou encore Agnès Varda furent au cinéma : l’auteur d’une œnologie « nouvelle vague. » Avec lui, la science du vin se révèle audacieuse, innovante, décomplexée, tangible et d’une vraie praticité. Michel est un homme de la terre, ne l’oublions pas ! Son approche œnologique sera donc terrienne, exemptant la science du vin d’un langage souvent abscons et de toute fioriture, avec pour corollaire, tout comme pour le genre cinématographique précité, une approche clivante, cassant les codes. Michel a littéralement bousculé les mentalités, sans oublier d’en énerver certains. En bougeant considérablement les lignes - comme aucun autre avant lui ne l’avait fait - Michel Rolland a réveillé les consciences du vin, tâche qui ne fut pas aussi simple. Michel avait en lui le « Never give up ! »

Pour bien comprendre les choses, revenons au contexte des années 70 et 80. Le monde du vin, jusqu’au milieu des années 80, était encore un peu corseté, assez rustique, suranné. Un milieu « dépassé » dans ses pratiques et ses vieilles habitudes qui avaient cours. L’une d’elles est évocatrice : l’élevage dans de vieilles barriques qui donnait évidemment de faux-goûts, avec pour contrecoup, une hygiène aléatoire des cuviers et des chais. Il y avait aussi le problème de la production : des rendements à la vigne trop importants, très souvent par le fait que la nature pouvait se montrer généreuse (selon les années), trop parfois. Résultat, des jus dilués (on ne parlait pas de concentration encore, ni de « vendanges en vert »). Michel préconisera plus tard cette pratique d’un nouveau genre, anti économique aux yeux de beaucoup (mais plus pour longtemps) car faire tomber la moitié ou le tiers des raisins en juillet (« vendanges en vert ») – pour diminuer la charge - a dû bien faire jaser dans les rangs de vignes. Côté vendanges, les raisins étaient récoltés bien trop tôt, probablement par peur des précipitations dont les pluies d’équinoxe (à l’approche de l’automne) et par le fait que l’on avait oublié ou ignoré de tout temps que la maturité parfaite du raisin était la base pour l’obtention de bons vins. Dans ce domaine, Michel n’y est pas allé par quatre chemins et tant mieux. Les raisins, récoltés le plus souvent manuellement et en cagettes, ont gagné en précision, également en degré (le climat n’est pas la seule cause, l’augmentation de la surface foliaire jouant également), enfin en fraîcheur aromatique. Les vins se manifestent avec plus d’éclat dans les verres. Avant Michel, les réceptions vendanges étaient un calvaire pour le raisin car pomper avec de longs tuyaux compromettait l’intégrité des baies. Et le double tri, à la vigne et sur table (par densimétrie ou optique) n’était pas au programme.

Concernant la vinification, le contrôle des cuvaisons était loin d’être parfait, rarement même. Il n'était pas rare que les fermentations s’arrêtent en cours de processus dans les cuves (les sucres n’étant pas entièrement digérés par les levures), provoquant la présence d’acidités volatiles compromettantes. En ce temps, on ne parlait pas de régulation thermique réversible chaud-froid. Ce système, c’est Michel qui a été le tout premier à le faire installer et à l’adopter en 1987, à Le Bon Pasteur, avant d’en suggérer la généralisation chez ses clients.

Concernant les vins, les profils obtenus ne laissaient guère de chance à la complexité des cépages, une fois mariés entre eux, à cause de toute absence de sélection parcellaire. Les vinifications se déroulaient dans d’immenses cuves bétons, inox ou quelques fois en bois, pouvant contenir entre 150 jusqu’à 200, voire 250 hl. Le temps n’était pas encore aux vinifications par lots dans des « petites » cuves inox ou en bois (40 à 50 hl), ni aux élevages de différents lots en barriques (pourtant très utile pour bien assembler les caractères disparates des parcelles et trouver la meilleure lecture des cépages, en fonction du caractère propre de chaque millésime). N’oublions pas que Michel révolutionna aussi la vinification en proposant la vinification « intégrale » en grains entiers en barriques neuves. Inspirée des méthodes bourguignonnes, c’est à Le Bon Pasteur, en 2008 me semble-t-il, qu’il utilisa le procédé. Michel avait dû le recommander, j’imagine, dès l’année 2002 : je me souviens avoir vu le process fonctionner en Octobre 2002, en sa présence, chez Alain Raynaud à Quinault L’Enclos. Cette vinification très nouvelle à Bordeaux, consistait à enclencher une fermentation alcoolique démarrée après environ 6 jours de macération à basse température, le tout sous neige carbonique (spectacle saisissant !). Les barriques, spécialement modifiées pour cette approche au niveau de l’esquive, de la bonde et du fond, étaient régulièrement tournées toutes les trois heures sur des supports rotatifs « Oxoline ». La rotation des barriques sur galets fut un procédé inventé par la tonnellerie Baron la même année et permit de faire gagner près de 65% en capacité de stockage dans les chais. Un bon progres ! J’avais trouvé tout le process et la manipulation de ces barriques innovants, inédits et édifiants. Michel, en bon expérimentateur qu’il aura toujours été à chaque étape de la vitiviniculture, n’était probablement pas étranger à toutes ces avancées.

Enfin, concernant l’art de faire parler le terroir, par l’assemblage, Michel remit littéralement l’église au centre du village. Avec lui, l’assemblage - qu’il consiste à assembler plusieurs cépages ou des mono cépages issus de climats ou de profils pédologiques variés - devint un prérequis vital pour garantir la signature comme la singularité d’un cru.

Tous les mauvais réflexes évoqués - et que Michel aura permis de reléguer progressivement à l’âge de pierre - montrent surtout une époque où pendant longtemps, l’on s’en remettait aux blouses blanches (les œnologues) pour que l’œnologie tente de corriger ce qui n’était pas bon, avec son cortège de chaptalisation « à tout va » pour essayer d’obtenir plus de degrés. C’était une autre époque, heureusement révolue compte tenu des maturités de raisins obtenues depuis les années 2000, encore une fois, sous l’effet du réel réchauffement climatique ou pas : ceci est un autre débat. Mais voilà ! Le curatif a ses limites. Ce que la nature de donne pas ne se compense pas. Bordeaux aurait pu connaître encore de longues périodes de vache maigre (à l’instar de la terrible décennie 70 et ce jusqu’en 1980, à l’exception peut-être des millésimes 70, et dans une moindre mesure, du 78) si d’une part, l’œnologie n’était restée qu’au stade de médicaments, d’antibiotiques sans envisager de revoir en profondeur une partie de son modèle ; et si d’autre part, les propriétés s’étaient refusé à reconsidérer diamétralement leurs pratiques, malgré les conseils de Michel ou d’autres vignerons consultants lui emboitant le pas.

L’expertise oui mais l’écoute d’abord

Michel, malgré sa virtuosité, son expérience, son savoir-faire et son faire-savoir, n’était pas homme borné ni à oublier de se remettre en question lorsque la situation le lui imposait. De l’aveu des équipes techniques des propriétés qui lui ont fait une totale confiance durant toute sa carrière, Michel intégrait les points de vue et les sensibilités de chacun, faisant preuve d’écoute même s’il avait carte blanche. Michel n’était donc ni un conquistador, ni un inquisiteur du goût, n'en déplaise aux rageux porteurs de commérages.

Au même titre que les staffs techniques chez ses clients, Michel était une personnalité très appréciée par ses clients pour sa capacité à les fédérer dans leurs actions pour élaborer des grands vins. A ce sujet, le regretté Daniel Cathiard (autre grande figure du bordelais disparue ce 28 janvier 2026) dit un jour de lui : « Michel nous apporte la confiance nous permettant d’oser et d’aller plus loin pour exprimer ce que nous avons de meilleur en nous et dans nos vignes. » Michel excellait dans l’art d’accoucher les esprits, pratiquant chez les producteurs, une forme de maïeutique socratique.

Chaque nouveau client, chaque terroir exploré, chaque pays viticole foulé par cet infatigable voyageur et explorateur de lieux à vin, partait toujours « la fleur au fusil » pour relever chaque challenge, là où on le demandait. Où ? Et bien comme on l’a vu précédemment, partout. L’influence et la notoriété de Michel jouissaient d’une aura qu’on ne pouvait lui contester.

Epilogue

A Pomerol, à Libourne, à Saint-Emilion, voire à Bordeaux, Michel mériterait indubitablement une rue à son nom. On peut se souvenir de Michel comme l’artisan d’apports majeurs (scientifiques, techniques et technologiques) marquant durablement, et de façon irréversible, l’œnologie et la vitiviniculture. Des avancées dont se nourrit abondamment aujourd’hui (comme demain) la viticulture bordelaise et mondiale. Mais gardons à l’esprit qu’il fut d’abord un formidable expérimentateur, un inventeur de génie, un progressiste mené par son ouverture d’esprit et son intelligence tout-terrain. Dans la modernisation de sa profession dont il fut le grand artisan, Michel aura vécu pour sa passion inaltérable du vin, sans jamais regarder dans le rétroviseur. Débordant de projets, et ne regrettant sûrement aucun de ses choix, toujours à l’affut de nouveaux défis, Michel aima avant tout la nature, la terre, la vie. Il ne se laissa jamais dévorer par elle, préférant au contraire la dévorer à plein dent sans sacrifier sa famille, véritable pierre angulaire de son équilibre. Michel eut toujours le lead sur sa propre existence.

Son héritage, aussi solide que les racines de vieux merlots ou de vénérables malbecs, s’incarne désormais dans ses filles, ses petits-enfants (sous la vigilance et la bienveillance de Dany), ses collaborateurs de Rolland & Associés. Puisse-t-il aussi perdurer dans les générations futures pour faire vivre l’esprit Rolland. Et pour toutes celles et ceux dont il aura marqué la vie (privée comme professionnelle), et nous sommes beaucoup, sachons lui rendre hommage en buvant régulièrement (avec modération) à sa santé, tout en décodant les vins qu’il aura élaborés !

Crédit photo: Frédéric LOT

27 mars 2026

Frédéric Lot

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